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Mont Blanc : première ascension

Mont Blanc : première ascension
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Date: 08/01/2013

Le 8 août 1786, à 18 h 23, le sommet inviolable du Mont Blanc fut conquis. Une perche, enveloppée d’un mouchoir rouge, fut enfoncée dans le manteau neigeux à 4 808 mètres d’altitude, là où aucun pied humain n’avait jamais laissé d’empreinte. C’était un moment historique, non pas l’exploit de héros mythologiques, mais le geste de randonneurs passionnés qui, par la seule force de leur volonté, peuvent tout accomplir ! Cet événement fut considéré comme le premier grand exploit de l’alpinisme mondial !
Le docteur Michel Gabriel Paccard et Jacques Balmant, deux habitants de Chamonix, avaient accompli cet exploit : conquérir le sommet de la montagne la plus haute et la plus imposante d’Europe. Considérée, jusque-là, comme une expédition absurde et inconsidérée, impossible à réaliser pour un être humain, les deux hommes, avec obstination et une témérité incontestable, ont réfuté toutes les théories scientifiques qui jugeaient cet événement irréalisable, réussissant là où beaucoup avaient échoué. S'enfonçant dans la neige, entre le froid et les glaces vierges, dépourvus d'un équipement adéquat mais animés par un ancien sentiment de conquête, sous les yeux de leurs concitoyens et sous l’observation attentive du baron allemand von Gersdorff, chargé de consigner l’exploit, les deux hommes ont réussi.
Certes, il ne s’agissait pas d’une tentative menée par des imbéciles parfaits et imprudents ; ceux-ci avaient parcouru à maintes reprises les contreforts enneigés du Mont Blanc ; Balmat (Chamonix 1762 - 1834), homme peu sympathique à en croire les récits de ses concitoyens, était un chercheur de cristaux, un porteur connaissant bien les montagnes de sa région, audacieux et physiquement puissant ; il avait mené une vie simple faite de pauvreté, de privations, se mettant au service tantôt de l’un, tantôt de l’autre maître, toujours à la recherche d’une richesse fantomatique qui ne viendrait jamais. Au service du puissant De Saussure (professeur de philosophie et de sciences naturelles à l’Université de Genève, il fut un extraordinaire homme de montagne, menant des études sur les effets de l’altitude sur l’homme, tout en donnant divers noms à des sommets, comme la Dent du Géant, anciennement appelée Gran Col. Il gravitera le Mont Blanc, en compagnie de Balmat, le 5 juillet 1787), avec lequel il sera immortalisé sur le monument municipal de Chamonix ; ce dernier n’aura toutefois jamais de mots élogieux à son égard, le qualifiant d’homme difficile à côtoyer. Parmi les nombreuses excursions qu’il a effectuées, on se souvient encore d’uneexploit dont il fut le protagoniste : resté seul de nuit lors d’une descente après une randonnée (le 9 juin 1786), il creusa un trou dans la neige et, en s’y glissant, parvint à survivre jusqu’au lendemain matin. L’extraordinaire résidait dans le fait que personne n’avait jamais rien fait de tel, car des malédictions planaient la nuit le long des pentes de la montagne, et surtout parce que l’équipement de Balmat n’était certainement pas à la hauteur d’un tel exploit. Lui y parvint. Il gravit le Mont Blanc à sept reprises entre 1786 et 1818, puis, en 1834, à l’l’âge de 72 ans, il se lança dans une nouvelle expédition, bien décidé à trouver de l’or sur les pentes de la montagne (telle était la rumeur concernant la présence présumée de ce minerai) ; il ne revint jamais et son corps ne fut jamais retrouvé ; Paccard (Chamonix, 1757 - 1827), quant à lui, était tout autre : médecin, bourgeois érudit en sciences, passionné de botanique et amoureux de la montagne, il pouvait, à sa manière, être considéré comme un scientifique. Il parcourut longuement les sentiers de montagne, étudiant les itinéraires susceptibles de le mener au sommet du Mont Blanc, tout en gardant jalousement en lui une passion de longue date : être le premier homme à gravir et à dompter cette montagne. Issu d’une famille aisée, il cultiva dès son enfance la passion pour les études jusqu’à ce qu’il devienne médecin en 1779 ; il effectua alors un internat régulier à Paris (deux ans, comme le prévoyaient les règles du royaume de Sardaigne) avant de revenir à Chamonix trois ans plus tard, en 1782. C’est là qu’il continua sans relâche à chercher le moyen de dompter le Mont Blanc, afin d’assouvir ses désirs tourmentés. En 1783, et cela reste mémorable, il fit le tour complet de la montagne, arrivant à Courmayeur puis à Aoste, où il put mener des études botaniques sur certaines espèces de plantes locales. Une fois cet exploit accompli, sa renommée grandit, ce qui lui permit d’occuper des fonctions politiques dans sa région de résidence, en plus de la fonction publique de maire qu’il exerça jusqu’à sa mort. Il épousa Marie-Angélique Balmat, avec qui il eut quatre enfants. Inhumé à Chamonix, sa dépouille fut perdue en 1930 lorsque l’ancien cimetière fit l’objet de travaux de rénovation.

La rencontre

C’était le matin du 10 juin 1786, Balmat avait miraculeusement survécu à une nuit en altitude sur les pentes du Mont Blanc, bien qu'il présentât des signes d'hypothermie, ce qui l'obligea à consulter le médecin du village. Paccard l’attendait. C’est ainsi qu’eut lieu leur première rencontre, qui allait par la suite déboucher sur ces collaborations fructueuses destinées à vaincre la majestueuse montagne.

«Moi, soussigné, Jacques, fils de J.P. Balmat, du hameau des Pèlerins, commune de Chamonix, déclare à tous ceux que cela intéressera : ayant appris que M. le docteur M. Paccard avait l’intention de tenter une nouvelle ascension du Mont-Blanc, après celles effectuées précédemment, et sachant que son guide était absent, je me suis présenté pour lui offrir mes services. Comme il avait décidé de suivre la voie de la montagne de la Côte, voie que nous avions jugée impraticable le 18 juin dernier depuis le Mont-Blanc, j'ai émis des doutes quant à l'succès de l’entreprise, mais il m’a rassuré en m’expliquant qu’il avait déjà exploré ces lieux à la longue-vue depuis deux ans.
Je déclare que sans l’allure régulière qu’il a maintenue, nous ne serions jamais arrivés à destination ; qu’il m’a encouragé sans relâche ; qu’il a partagé avec moi la fatigue en prenant parfois une partie de la charge qui m’incombait ; que, bien que je désirasse redescendre, comme je l’avais promis, pour venir en aide à ma femme et à un de mes fils que j’avais laissés malades (ce dernier est décédé le 1er août), M. Paccard a jugé que mes demandes n’étaient que des prétextes.
Il n’a pas voulu suivre la voie empruntée lors de notre dernière tentative, mais a progressé directement à travers la plate-forme qui surplombe le glacier des Bossons. Il a tracé lui-même la nouvelle voie, en me précédant, le long d’une pente raide située au pied du grand Mont-Blanc. Comme il m’avait toujours dit que nous dormirions sur la montagne, dès que nous sommes arrivés au sommet de la pente, il m’a ordonné de chercher un abri, tandis qu’il grimpait pour examiner certains rochers. N’ayant trouvé aucun endroit convenable, il décida d’atteindre, dans l’après-midi même, le sommet, but de notre expédition. Il m’appela et je le suivis. À ce moment-là, je vis une chose noire passer au-dessus de moi : c’était son chapeau, emporté par le vent avec tant de force que nous ne le revîmes plus. M. le docteur continua à grimper avec agilité ; nous arrivâmes à un petit rocher derrière lequel je me mis à l’abri du vent tandis que M. Paccard l’examinait et se chargeait de pierres. Nous étions près du sommet de la montagne ; je fis un détour par la gauche pour éviter une pente raide enneigée que ledit M. Paccard affronta avec détermination pour atteindre directement le sommet du Mont-Blanc. Ce détour me fit perdre un peu de temps et je dus courir pour arriver presque en même temps que lui au sommet. Il y a effectué des expériences et des observations, qu’il a consignées par écrit. Il y a laissé un repère et nous sommes ensuite redescendus rapidement en suivant notre trace que nous retrouvions au fur et à mesure. Nous sommes arrivés sur la montagne de la Côte, où M. Paccard a également passé la nuit, du côté qui donne sur le glacier. Il m’a fourni la nourriture, m’a payé et m’a remis de l’argent qui lui avait été confié pour moi.

En foi de quoi, j’ai signé le présent acte au Bourg de Chamonix, ce 18 octobre 1786, en présence des témoins soussignés.

Jacques Balmat

Contre-signé : Joseph Pot et Joseph Marie Crussa, témoins désignés, expressément conviés. (le tout sur papier timbré, selon l’usage du pays.)
Chamonix, le 25 mars 1787

Voici les faits racontés de sa propre main par Balmat, puis le récit minute par minute rédigé par le journaliste Théodore Bourrit :

Tableau chronologique

7 août 1786, lundi

15 h 00 : Paccard quitte Chamonix (alt. 1 049 m) pour les chalets du Mont (alt. 1 175 m).
17 h 30 : départ du Mont, ascension de la Montagne de la Côte.
21 h 00 : bivouac sous le sommet (alt. 2 329 m).

8 août, mardi

4 h 15 : départ du bivouac.
4 h 45 : arrivée au gîte de Balmat (alt. 2 589 m, 30 minutes, ascension exceptionnelle !).
5 h 00 : entrée sur le glacier de la Jonction.
10 h 00 : ils sont sur les Grands Mulets (alt. 3 051 m).
12 h 00 : ils sont sur les Petites Montées (alt. 3 350 m).
13 h 52 : ils sont sur les Grandes Montées (alt. 3 850 m).
15 h 00 : ils sont sur le Grand Plateau (alt. 3 900 m, la fatigue commence à se faire sentir !).
À 15 h 30, ils s’engagent sur l’Ancien Passage (alt. 4 121 m).
À 17 h 00, ils arrivent aux Rochers Rouges (alt. 4 450 m, ascension exceptionnelle, l’air est raréfié).
À 17 h 45, ils arrivent aux Petits Rochers Rouges (alt. 4 577 m).
À 18 h 12, ils atteignent le sommet des Petits Mulets (alt. 4 690 m).
À 18 h 23, ils atteignent le sommet ! (alt. 4 807 m).
À 18 h 57, ils entament la descente.
à minuit : bivouac à la Montagne de la Côte (alt. 2 329 m).

Mercredi 9 août

à 4 h : retour à Chamonix.
à 8 h 00, ils sont rentrés sains et saufs chez eux (alt. 1 049 m).

Ce fut un exploit remarquable qui laissera à jamais dans notre mémoire un sentiment d’admiration profond et sincère.